13.06.2008

Chevaliers de Venise chapitre 8 : saluts et révérences

Sachant que les 7 premiers chapitres sont toujours en lecture sur le site

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Ch. 8 ::  Saluts et révérence

‘Les chevaliers sont les enfants bâtards du hasard

Ils connaissent ses danses et ses cadences

Et jonglent du sort selon leurs humeurs’

 

Entête des cahiers de Paul. 1688.

 

 

Courrir. La pensée résonnait comme un bruit constant et assourdissant dans le crâne de Jamel. Il gardait le souvenir de sa pause au sein de la salle des coffres comme d’un rêve flou, incapable de saisir concrètement ce qui avait pu se passer. Mais il n’avait plus le temps de réfléchir, le monde s’était réorganisé à son insu en suivant des règles auxquelles il était habitué. Ils le poursuivaient. Il courrait.

Les éclats de balle sifflaient comme des sirènes dans son dos, chaque impact résonnant derrière lui comme une menace qui se rapprochait inexorablement. Un second Jamel changea brusquement de direction et traça une courbe en se dirigeant vers les policiers qui lui barraient le passage, pendant que le premier Jamel s’écroulait sous les tirs avant de disparaître simplement. Le second Jamel réussit à parcourir une bonne dizaine de mètres avant de s’arrêter net, fixant son ventre qui se couvrait d’une longue trainée rouge. Les légionnaires s’approchèrent prudemment de leur victime immobilisée, ne voyant pas un troisième Jamel qui se faufilait dans l’ombre derrière eux à pas de loups pour finalement décamper sous une nouvelle salve de tirs.

Les carabiniers se regroupèrent derrière lui et tentèrent par des tirs groupés de l’empécher de s’échapper par une des portes latérales du couloir qu’avait emprunté leur cible. Ils y réussirent par deux fois avant qu’il ne se colle à un mur et ne disparaisse sous leurs yeux.

Jamel se retrouva dans un petit débarras assez bas de plafond, rempli de dossiers dans des étagères métalliques qui recouvraient intégralement les murs. Il plaqua instinctivement les mains contre son ventre, haletant, palpant sa chaire pou se convaincre de ce qu’il était en vie. Il ne disposait que de très peu de temps, ils le trouveraient vite... Et ils voulaient l’abbattre, c’était une certitude, les méchants voulaient se débarrasser de Jamel une fois pour toute. Il sentit de lourdes gouttes de sueur froide naître sur son front et traîner le long de son visage...

 

« Regardez moi ce p’tit enfoiré... ». Le dix-septième leva un bras afin d’intimer à ses troupes l’ordre de ne pas poursuivre la cible. « D’un aut’côté, on peut pas s’permettre de l’abbattre. La loi est très claire, si on l’descent, c’est une perte sèche pour nous et bye bye, la foi et les honneurs.»

Il monologuait tout en parcourant le couloir qui menait à la salle des coffres, le dos légèrement courbé en avant. « L’idéal serait de l’capturer et d’le ramener avec nous, mais le garçon m’a tout l’air d’avoir un p’ti don pour fausser compagnie aux gens. Et j’suis trop court en hommes pour pouvoir me la jouer correctement...» Alors que sa main gantée approchait de son crâne en esquissant un geste pensif, un sourire déforma la mâchoire du squelette... « Un peu foiré d’avance, tout ça, mais bon, on va quand même pas bouder une p’tite occasion de s’amuser un peu. »

Il fit brusquement volte face devant les policiers qui étaient restés soigneusement alignés, la tête haute, le regard creusé de vide, à attendre les ordres.

« Aller mes pupuces, on va quand même s’offrir un p’tit baroud pour la forme. Vous suivrez de formations symétriques de deuxième ordre, quatre pour trois et quatorze pour onze. Rompez les rangs !»

 

Jamel avait réussi à calmer les tremblements qui parcouraient son corps et à reprendre une respiration normale. Il fallait fuir d’ici, chaque seconde qui passait était mise à profit par les salops dans leur chasse à Jamel, il était même surpris qu’ils n’aient pas encore déboulé dans la petite réserve où il s’était réfugié. Il tenta de repousser à nouveau la vision de son corps transpercé par des balles et n’y arriva qu’à moitié, la main gauche toujours crispée sur son ventre. Il n’était pas mort. Il pouvait y arriver. Il devait y arriver.

Quatre Jamels en file indienne apparurent de l’autre côté d’un  des murs qui donnait sur un des bureaux de l’établissement. La salle était plongée dans le noir à l’exception de quelques rayons de lumière qui parvenaient du couloir. Ils s’approchèrent d’un même pas de la porte et prirent une même respiration suivi du même tremblement qui agitta les quatres corps en mesure.

Maintenant.

Un premier Jamel ouvrit la porte et commença à courir, suivi de deux autres qui chacun choisirent une direction différente, démarrant un nouveau tintamarre de bruits de bottes et de coups de feu qui transpercèrent l’âme du dernier Jamel, toujours caché dans le bureau à côté de la porte. Quand les bruits se furent éloignés, il sortit en trombe et commença à courir de toutes ses forces.

 

 

Arthur se pencha sur la droite et observa à nouveau les légionnaires qui étaient en faction sur la place. Ils s’étaient déjà réorganisés deux fois depuis leur arrivée, et une partie d’entre eux venait de pénétrer à l’intérieur de l’imposant bâtiment de pierre, ce qui ne laissait qu’une poignée de soldats encore à l’extérieur de la banque.

« Du nouveau ? »

La voix grave et légèrement éraillée de Juan incita Arthur à se redresser pour contempler son camarade. Il était allongé sur le toit dans une pose indolente, un bras ballant sur le côté, son béret tenu du bout des doigts. L’autre mai portait son cigarillo, le conservant à quelques centimètres de sa bouche, un reflet moqueur au bout des lèvres.

Les tuiles étaient encore chaudes de la journée, et les derniers rayons du soleil naissaient à l’horizon pour venir caresser les chevaliers des songes rouges qu’ils emportaient avec eux. Le toit paraissait comme hors du temps, proprement détaché de l’activité qu’ils pouvaient observer sur la place en contrebas. La voix d’Arthur était apaisée : « Une partie des soldats vient de rentrer dans le bâtiment. Il doit en rester une dizaine tout au plus. On y va ?

-Non. Pas prudent. Ils devront bien ressortir à un moment ou un autre…»

Arthur goûta l’air frais de la nuit qui prenait peu à peu ses droits.

« Dis moi, Juan. Tu es mort comment, toi ?»

La question fut accueillie d’un grognement. Le chevalier se redressa lentement avant de jeter un regard trouble sur son compagnon : « Mmm… C’est une question indiscrète, ça, tu sais. Une vieille histoire, aussi. Une histoire cruelle. Mais ce sera pour une autre fois. »

Le silence s’installa à nouveau entre les deux hommes. Rien n’avait encore bougé parmi les légionnaires campés sur la place, toujours immobiles et placés selon une formation en étoile, chacun à distance égale des autres, à surveiller inlassablement l’espace qui les entourait.

 

 

La tête de Jamel fut littéralement pulvérisée sous les impacts de balle qui emportèrent avec elles la moitié de son visage. Il tomba à la renverse dans un gargouillement obscène avant de disparaître. Un peu plus loin, un autre Jamel continuait de courir comme un fou, ses petites jambes touchant à peine le sol entre deux bonds de panique.

Les carabiniers s’étaient regroupés en trois petits groupes qui ne lui tiraient dessus que s’il s’approchait d’une issue. A chaque fois qu’un Jamel tentait de parvenir jusqu’à une porte, afin de s’échapper du large couloir duquel il était prisonnier, il tombait mortellement touché avant d’avoir pu s’échapper, laissant l’original continuer à courir dans la seule direction qui lui restait ouverte.

Le désespoir commençait à emplir l’âme de Jamel, lui chuchotant qu’il était condamné. A chaque fois que l’un de ses doubles tombait, il tremblait comme s’il ressentait directement les impacts de balle à travers son corps. Son esprit s’était réduit jusqu’à ne contenir qu’une seule directive : courir. Quoi qu’il arrive, courir.

Il atteignait le bout du couloir. Très bientôt, il serait dos au mur, et n’aurait probablement pas l’occasion de passer de l’autre côté. Sa gorge se noua. Il lança un autre Jamel vers une porte latérale qui finit à terre, les deux genoux touchés par des tirs. Une autre porte sur la gauche, pour une fin similaire. Il ferma les yeux pour ne pas se voir plaqué au mur en train de cracher du sang. Une troisième porte sur la droite, la dernière. Le Jamel parcourut une courbe complexe en se dirigeant vers celle-ci. Quelques ricochets de balle sur le sol. Il touchait la porte des doigts. Elle céda sous son poids et il atterrit à l’intérieur.

La salle était d’un noir parfait, sol et murs, malgré une lampe allumée au plafond. Jamel entendit, de l’autre côté de la porte, quelques coups de feus qui laissèrent ensuite la place à un silence remarquable. Les carabiniers avaient cessé leur poursuite.

Jamel verrouilla la porte à clé, bien que peu convaincu de l’utilité de son geste, et recula de quelques pas avant de sursauter d’un spasme nerveux.

« Salut bonhomme…»

Quelqu’un derrière lui. Une voix éraillée et traînante, aux reflets de malice. Jamel se retourna doucement, et ne pu s’empêcher de reculer sous le choc, se cognant contre la porte derrière lui.

« C’est pas possible… C’est juste pas possible…»

Ce n’était pas un déguisement. Ca ne pouvait pas être un déguisement. Jamel se décomposa doucement en voyant les mâchoires du crâne luisant dessiner un sourire carnassier. Il devait mesurer au moins deux fois sa taille. Le squelette, qui était adossé contre le mur opposé, se redressa lentement, ôta le gant noir qui recouvrait sa main gauche et dévoila l’ossature d’une main humaine qui souleva le chapeau en une révérence moqueuse. Jamel restait tétanisé contre la porte à bégayer d’une voix stupide : « C’est pas possible… Pas possible…»

Le dix-septième plongea la main dans une des poches de sa veste pour en sortir un cigare qu’il coinça au fond de sa mâchoire. Une allumette suivit, et le crâne refléta une lueur orange. Un large nuage de fumée. Et toujours ce sourire qui vrillait sans répit l’âme du petit voleur.

« On s’est pas encore présenté, pas vrai?  »

Jamel s’enfonça un peu plus contre la porte. Il devinait de l’autre côté les soldats prêts à faire feu s’il apparaissait…

« On est déjà un peu des intimes, tu sais, toi et moi. J’serai même un d’tes plus grands admirateurs...» Le dix-septième commença à s’approcher doucement de sa proie. « Et par ailleurs, j’compte dev’nir le plus gros cauchemar qui t’ait jamais fait chialé, mon bonhomme. Si ça c’est pas d’l’intimité, tu me diras c’que c’est. »

Alors que Jamel détaillait des yeux le légionnaire qui se rapprochait de lui, un signal s’alluma dans son crâne. Quelque chose à propos des murs autour de lui. Quelque chose qui clochait. Il sentit l’odeur de la fumée blanche, âcre et douloureuse. « T’es pas causant, toi, dis moi. Ho… je vois… j’ai oublié d’te dire, à ce sujet…»

Quelque chose à propos des murs. Les murs. Les murs étaient noirs et brillants. Pourtant, s’était répété au fond de son crâne l’image d’une tâche blanchâtre qui était apparue brièvement. Les murs. Un mouvement sur les murs. Jamel sentit ses mains trembler d’une fièvre mauvaise, alors que la voix d’outre tombe renaissait sous la fumée : « T’avais raté ça en rentrant, bonhomme? J’ai emmené une ou deux copines avec moi, histoire d’faire connaissance… J’me suis dit qu’tu serais sensible à cette p’tite intention…»

Les mots provoquèrent un déclic au fond du crâne de Jamel. Les murs auraient du être blancs. Mais ils étaient entièrement recouverts de…

Des cafards.

Des millions de cafards, noirs et brillants, qui parcouraient les murs selon des mouvements lents et silencieux.

La panique s’empara de Jamel, une panique aveugle et désespérée. En un instant, la salle s’emplit de doubles de lui qui hurlaient et se débattaient avec sauvagerie. Les murs craquèrent et se trouèrent de part en part sous les innombrables chocs, ouvrant l’espace à une nouvelle génération de Jamels qui partaient tous dans une direction différente, possédés par un hurlement inhumain. Ce fut une boucherie incroyable qui commença. Pour chaque double abattu par les légionnaires, quatre nouvelles répliques naissaient et recommençaient immédiatement à courir d’une manière erratique et imprévisible.

Au bout de quelques minutes, le calme s’installa de nouveau. Les murs et le sol étaient couverts de sang sans qu’il ne reste le moindre cadavre. Le dix-septième sortit en trombe dans le couloir et aperçu une ombre se faufiler au loin.

« Là bas !» hurla-t-il aux soldats. « Ne le laissez pas s’échapper !»

 

 

« Ca commence à bouger.»

Juan ne répondit pas mais se redressa et commença à s’intéresser aux mouvements des carabiniers sur la place. Ils avaient abandonné leur formation et paraissaient ne pas savoir réellement quoi faire.

Arthur remarqua un mouvement dans une des ruelles qui menaient à la place. Il y jeta un regard et se perdit dans la contemplation de ce coin de rue, qui lui semblait se détacher subtilement du reste du décor par une altération de la lumière ambiante. Comme si les lueurs qui baignaient l’endroit évitaient d’elles même ce recoin.

Il contempla un temps le phénomène pour finalement la voir.

C’était une jeune femme qui ne devait guère compter plus de vingt années. Elle était vêtue d’une robe simple, blanche, et paraissait occupée sans qu’Arthur ne puisse comprendre ce qu’elle faisait. Sa peau était noire et ses cheveux bouclés lui tombaient à hauteur des épaules.

Il réprima un tremblement en la voyant. Il était incapable d’expliquer ce sentiment, mais la femme, malgré la distance qui les séparaient et le fait qu’elle n’avait pas conscience de sa présence, lui causait un sentiment pénible. Il respirait avec difficulté.

Maria.

Juan était encore occupé à surveiller les mouvements de la légion quand il laissa s’échapper une exclamation : « Ca commence. C’est bien le lapin de l’autre jour, et pour ce que j’en croie, la légion semble décider à ne pas le laisser partir. Tu pars le récupérer, Ar-»

Arthur n’était plus sur le toit, impossible de savoir par où il avait pu disparaître.

« Voilà autre chose. Enfin….»

Se retournant vers la place, Juan pu jouir pleinement de la scène. Jamel courrait comme un fou sur la place, une dizaine de légionnaires qui le talonnaient à cinquante mètres derrière lui. Il arma son fusil et s’allongea sur le ventre, prêt à tirer.

« Je tire sur qui, moi, du coup ? Le lapin ? Ou les crétins en uniforme qui lui courent après ? »

Un sourire mauvais déforma son visage alors qu’il ajustait son angle de tir.

« Oh, l’affreux dilemme, toute l’histoire de ma vie, ça… Si au moins j’hésitais un peu, pour une fois… »

Le doigt se raidit contre la gâchette.

« C’est plus fort que moi, je suis incapable de résister au charme de l’uniforme…»


     

Ch. 8.5 ::  Fermer les yeux une première fois

‘Il faut deux étoiles que naisse  une lune

Deux chants pour que naisse une étoile

Deux larmes pour que naisse un chant

Et une blessure pour que naissent les larmes.’

 

Chant des soeurs.

  

Beaucoup plus loin, à l’est de la ville au coeur de Castello, David rentrait en direction de chez lui après une lourde journée de travail. Il avait quitté le commissariat une demi heure avant que les légionnaires ne partent en direction de la banque, et avait ainsi échappé à cette cavalcade. Il rejoignait son logis d’un pas fier, encore conscient de son statut de carabinier représentant l’ordre établi.

Les gens qu’ils croisaient lui rendaient ses saluts sans le moindre regard pour la bête tapie en haut de son crâne. Cette dernière semblait s’être endormie, les pensées de David perdaient en clarté à mesure qu’il avançait. Il mettait cela sur le compte de la fatigue, et désirait juste arriver au plus vite afin de se reposer pour repartir travailler le lendemain.

Alors qu’il venait de traverser le dernier canal qui le séparait de son logis et qu’il s’avançait dans sa rue baignée par la pénombre, il s’arrêta vivement, les sens en alerte. Il distinguait une forme allongée en travers des marches qui montaient jusqu’à sa porte. Très probablement un mendiant qui avait échoué là à la suite d’une quelconque beuverie.

David redoubla d’allure, sentant la colère s’élever peu à peu jusqu’à lui brûler les joues. Il n’avait aucune intention de laisser ce clochard cuver en paix. Il comptait l’approcher avec calme, dignité, et lui intimer de déguerpir.

Ce ne fut qu’à quelques mètres de sa porte qu’il comprit son erreur. La femme qui était allongée sur ses marches avoir perdu connaissance. Ses vêtements étaient en lambeaux, et une large tâche de sang baignait son visage. Elle était belle. Très belle. David se perdit un instant à contempler son visage parfaitement dessiné et ses cheveux noirs emmêlés qui se perdaient à hauteur de ses seins, que traversait un bras fin à la blancheur troublante.

Il parvint à rompre cette rêverie et se rapprocha du visage de la victime. Elle respirait normalement. Elle avait du se faire attaquer à la tombée de la nuit, son corps portait de nombreuses traces de coups en plus de sa blessure à la tête. David réprima un accès de colère envers les attaquants et commença à remuer l’épaule nue de la victime en la touchant du bout des doigts. La peau était douce, chaude :

« Mademoiselle ? Mademoiselle ? Réveillez vous… Je vais appeler la police qui va prendre soin de –

- Non.» 

La femme avait une voix embrumée, presque douloureuse. Elle avait répondu en plaquant la main de David contre son épaule, et le transperçait de ses yeux clairs. Elle pris une longue respiration et réussit à chuchoter : « Pas la police. Surtout pas la police. Aidez moi… Je vous en supplie. »

David resta un temps interdit devant le corps de la jeune femme qui s’était à nouveau évanouie. Après une longue hésitation, il la saisit avec douceur dans ses bras, ouvrit la porte et alla l’allonger sur le canapé de son salon avant de partir fouiller dans sa pharmacie.

 

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